croyance
Lettre de Sidi Ibn ʿArabī adressée à Fakhr al-Dīn al-Rāzī
Lettre de sidi Ibn ʿArabī adressée à Fakhr al-Dīn al-Rāzī
Cette lettre expose la critique de la connaissance spéculative fondée sur le raisonnement discursif et défend la connaissance d’Allah par dévoilement, contemplation spirituelle et héritage prophétique.
Louange à Allah, et paix sur Ses serviteurs qu’Il a élus. Que cette paix soit également sur mon ami en Allah, Fakhr al-Dīn Muḥammad ; qu’Allah élève son aspiration spirituelle et répande sur lui Sa miséricorde et Ses bénédictions.
Après quoi :
Nous louons auprès de toi Allah, Celui en dehors de Qui il n’est point de divinité. Le Messager d’Allah — qu’Allah prie sur lui et lui accorde la paix — a dit : « Lorsque l’un de vous aime son frère, qu’il le lui fasse savoir. » Or je t’aime. Allah, exalté soit-Il, a dit : « Et ils s’enjoignent mutuellement la vérité. » J’ai pris connaissance de certains de tes ouvrages ainsi que de ce dont Allah t’a soutenu en matière de puissance imaginative et de la qualité des réflexions que tu conçois.
Chaque fois que l’âme se nourrit du produit de ses propres acquisitions, elle ne trouve plus la douceur de la générosité et du don gratuit ; elle devient alors de ceux qui mangent par en dessous. L’homme véritable est celui qui mange par au-dessus, conformément à la parole du Très-Haut : « S’ils avaient observé la Torah, l’Évangile et ce qui leur a été révélé de la part de leur Seigneur, ils auraient certes mangé au-dessus d’eux et sous leurs pieds. »
Que mon ami — qu’Allah lui accorde le succès — sache que l’héritage parfait est celui qui se réalise sous tous les rapports et non sous quelques-uns seulement. Les savants sont les héritiers des prophètes ; il convient donc à l’homme doué de raison de s’efforcer d’être héritier sous tous les rapports et de ne pas avoir une aspiration déficiente.
Mon ami sait déjà — qu’Allah lui accorde Son assistance — que la beauté de la subtilité humaine réside dans les connaissances divines qu’elle porte, tandis que sa laideur réside dans leur contraire. Il convient à celui dont l’aspiration est élevée de ne pas consumer sa vie dans les choses contingentes et leurs détails, au risque de perdre sa part auprès de son Seigneur. Il convient également qu’il affranchisse son âme de la domination de sa réflexion, car la réflexion connaît son propre point de départ, alors que la Réalité recherchée n’est pas de cet ordre. La connaissance d’Allah est autre que la connaissance de l’existence d’Allah.
Les intelligences connaissent Allah sous le rapport de Son existence et sous le rapport de la négation, non sous celui de l’affirmation positive. Sur ce point, nous sommes en désaccord avec la majorité des hommes raisonnables et des théologiens spéculatifs, à l’exception de notre maître Abū Ḥāmid — qu’Allah sanctifie son esprit — qui partage notre position dans cette question. Allah, exalté soit-Il, est trop majestueux pour que l’intellect Le connaisse au moyen de sa réflexion et de son examen spéculatif. Il convient donc à l’homme raisonnable de vider son cœur de la réflexion lorsqu’il désire connaître Allah sous le rapport de la contemplation directe.
Il convient également à celui dont l’aspiration est élevée de ne pas recevoir son enseignement, à ce stade, du monde imaginal, à savoir ces lumières revêtues de formes qui indiquent des significations situées au-delà d’elles-mêmes. L’imagination transpose en effet les significations intelligibles dans des moules sensibles : ainsi la science apparaît sous la forme du lait, le Coran sous la forme d’une corde, et la religion sous la forme d’un lien.
Il convient encore à celui dont l’aspiration est élevée que son maître et son témoin ne soient pas de nature réceptive et dépendants de la réception provenant de l’Âme universelle. De même, il ne doit en aucune manière s’attacher à recevoir d’un être pauvre ; or tout ce dont la perfection dépend d’un autre est pauvre. Tel est le cas de tout ce qui n’est pas Allah. Élève donc ton aspiration afin de ne recevoir aucune science si ce n’est d’Allah Lui-même par dévoilement. Car, selon les vérificateurs spirituels, il n’est d’agent véritable qu’Allah ; dès lors, ils ne reçoivent que d’Allah. Mais cela est une certitude fondée sur le dévoilement. Les gens d’Allah n’ont obtenu le succès qu’en parvenant à la certitude directe, refusant de demeurer au seul degré de la science certaine.
Sache que les gens de la réflexion, lorsqu’ils atteignent son terme extrême, leur réflexion les conduit à l’état du simple imitateur fermement attaché à son imitation. Car l’affaire est trop immense pour que la réflexion puisse s’y arrêter. Aussi longtemps que la réflexion subsiste, il est impossible qu’elle trouve le repos et la tranquillité. Les intelligences ont une limite où s’arrête leur puissance d’opération réflexive ; elles possèdent en revanche une aptitude à recevoir ce qu’Allah leur accorde. Il convient donc à l’homme raisonnable de s’exposer aux souffles de la générosité divine et de ne pas demeurer prisonnier des chaînes de son examen spéculatif et de ses acquisitions, car il demeure alors dans une situation douteuse.
Une personne digne de confiance parmi tes frères, animée à ton égard d’une belle et sincère intention, m’a rapporté qu’elle t’avait vu pleurer un jour. Lui-même et ceux qui étaient présents t’interrogèrent sur la cause de tes pleurs. Tu répondis : « Une question doctrinale que je tenais pour vraie depuis trente ans m’est apparue à cette heure, à la lumière d’une preuve qui s’est manifestée à moi, contraire à ce que je croyais auparavant. J’en ai pleuré et j’ai dit : peut-être même que ce qui vient de m’apparaître est semblable au premier avis. » Telles furent tes paroles.
Or il est impossible à celui qui connaît le rang de l’intellect et de la réflexion de trouver le repos ou la tranquillité, surtout dans la connaissance d’Allah. Il est également impossible de connaître Son essence par la voie de l’examen spéculatif. Pourquoi donc, mon frère, demeures-tu dans cette difficulté sans entrer dans la voie des exercices spirituels, des efforts ascétiques et des retraites que le Messager d’Allah — qu’Allah prie sur lui et lui accorde la paix — a institués, afin d’obtenir ce qu’obtint celui dont Allah dit : « Un serviteur parmi Nos serviteurs à qui Nous avions accordé une miséricorde venant de Nous et à qui Nous avions enseigné une science provenant de Notre présence. » Un homme de ton rang mérite de s’exposer à cette noble entreprise et à cette éminente station.
Que mon ami sache encore — qu’Allah lui accorde le succès — que tout être existant qui possède une cause, cette cause étant elle-même contingente comme lui, présente deux faces : une face par laquelle il considère sa cause, et une autre par laquelle il considère Celui qui le fait exister, à savoir Allah. Tous les hommes regardent la face de leurs causes, de même que les sages, les philosophes et les autres. Seuls les vérificateurs parmi les gens d’Allah — tels les prophètes, les saints et les anges, paix sur eux — regardent, tout en connaissant les causes, vers leur Créateur à travers l’autre face.
Parmi eux se trouve celui qui regarde son Seigneur à travers la face de sa cause et non à travers Sa propre face ; c’est pourquoi il dit : « Mon cœur m’a parlé de mon Seigneur. » Un autre, plus accompli, dit : « Mon Seigneur m’a parlé. » C’est à cela que fait allusion notre compagnon gnostique lorsqu’il dit : « Vous avez pris votre science des traces, d’un mort recevant d’un mort ; tandis que nous avons pris notre science du Vivant qui ne meurt pas. » Celui dont l’existence est reçue d’un autre a, selon nous, le statut du néant. Le gnostique n’a donc aucun appui en dehors d’Allah.
Que mon ami sache également que la Réalité divine, bien qu’une, possède à notre égard de nombreux aspects distincts. Prends donc garde aux sources des manifestations divines et de leurs théophanies sous ce rapport. La Réalité n’a pas, en tant que Seigneur, le même jugement qu’en tant que Protecteur souverain ; elle n’a pas, en tant que Miséricordieux, le même jugement qu’en tant que Vengeur. Il en va de même pour tous les Noms.
Sache que le Nom divin « Allah » est un nom englobant tous les Noms, tels que Seigneur, Puissant, Reconnaissant et les autres. Il est semblable à l’Essence universelle qui rassemble les attributs qu’ils contiennent. Le Nom « Allah » englobe ainsi tous les Noms. Sois donc vigilant dans la contemplation que tu en as, car tu ne Le contemples jamais de manière absolument indéterminée. Lorsqu’Il t’adresse la parole sous ce Nom englobant, considère ce par quoi Il te parle ; considère également la station qu’exige cette adresse ou cette contemplation ; considère enfin vers quel Nom divin elle renvoie. C’est ce Nom qui te parle ou que tu contemples.
C’est là ce qui est désigné par l’expression « transformation de la forme ». Ainsi, lorsque le noyé dit : « Ô Allah », le sens en est : « Ô Secoureur », « Ô Sauveur », « Ô Libérateur ». Lorsque l’homme souffrant dit : « Ô Allah », le sens en est : « Ô Guérisseur », « Ô Celui qui rend la santé », et ainsi de suite. Par cette transformation de la forme, j’entends ce que Muslim rapporte dans son Ṣaḥīḥ : le Créateur, exalté soit-Il, Se manifeste à eux ; ils Le méconnaissent et cherchent refuge contre Lui. Il Se transforme alors pour eux dans la forme sous laquelle ils Le connaissaient ; ils Le reconnaissent alors après L’avoir nié. Tel est ici le sens de la contemplation, du colloque intime et des adresses divines.
Il convient à l’homme raisonnable de ne rechercher parmi les sciences que ce qui perfectionne son essence et l’accompagne partout où il passe. Cela n’est autre que la connaissance d’Allah par don divin et contemplation. Quant à ta connaissance de la médecine, par exemple, tu n’en as besoin que dans le monde des maladies et des infirmités. Lorsque tu passeras dans un monde où il n’y a ni maladie ni souffrance, avec quoi exerceras-tu cette médecine ? L’homme raisonnable ne recherche donc pas une science pour la seule expertise qu’elle procure. Même s’il l’obtient par voie de don divin, comme la médecine des prophètes, il ne s’y arrête pas ; il recherche la connaissance d’Allah.
De même, la science de la géométrie n’est nécessaire que dans le monde des mesures. Lorsque tu quitteras ce monde, tu l’y laisseras ; l’âme poursuivra sa route dépouillée, sans rien de tout cela. Ainsi en va-t-il de toute science dont l’âme se sépare lorsqu’elle passe dans le monde de l’au-delà. Il convient donc à l’homme raisonnable de n’en acquérir que ce qu’exige une nécessité indispensable, et de s’efforcer d’obtenir ce qui l’accompagnera partout où il ira.
Or cela ne consiste qu’en deux sciences : la connaissance d’Allah et la connaissance des demeures de l’au-delà ainsi que des exigences propres à leurs stations, afin d’y cheminer comme il chemine dans sa propre demeure, sans rien y trouver d’étranger. Il appartient alors aux gens de la connaissance intime et non aux gens de la méconnaissance. Ces demeures sont des lieux de distinction et non des lieux de mélange qui engendrent l’erreur.
Lorsque l’homme atteint cette station, il se distingue du groupe de ceux qui dirent, lorsque leur Seigneur Se manifesta à eux : « Nous cherchons refuge auprès d’Allah contre toi ; tu n’es pas notre Seigneur. Nous attendons jusqu’à ce que notre Seigneur vienne à nous. » Puis, lorsqu’Il vint à eux dans la forme sous laquelle ils Le connaissaient, ils Le reconnurent. Quelle immense perplexité !
Il convient donc à l’homme raisonnable de rechercher le dévoilement de ces deux sciences par la voie des exercices spirituels, des efforts ascétiques et de la retraite, conformément à la méthode prescrite.
J’aurais souhaité exposer la retraite, ses conditions et les manifestations qui s’y produisent, en suivant un ordre progressif, point par point. Mais le temps m’en a empêché. Et par « le temps », j’entends les mauvais savants qui ont nié ce qu’ils ignoraient ; leur fanatisme, leur amour de l’apparence et de la préséance les ont empêchés de se soumettre à la vérité et de s’y abandonner, si ce n’est de parvenir à la foi elle-même.